Pourquoi le « don’t feed the troll » pose problème ?

Il est difficile de trouver l’origine exacte de l’adage « don’t feed the troll » (ne pas nourrir le troll), un article de Yacha Hajzler dans Libération évoque deux hypothèses : ce pourrait être une parodie des pancartes des zoos indiquant aux visiteurs de ne pas nourrir les animaux ou une référence aux films « Gremlins » où des boules de poils très sympathiques deviennent d’horribles monstres farceurs si on les nourrit après minuit.
Cette Maxime est très souvent utilisée pour indiquer la conduite à tenir en cas de message provocant d’un troll, nous allons voir pourquoi je la trouve problématique.

Tout d’abord je reconnais volontiers que ce conseil n’est pas mauvais en soi, qu’il est souvent énoncé avec de bonnes intentions et qu’il peut s’avérer efficace.
Effectivement, ignorer une provocation en feignant de ne pas l’avoir vue, ou de ne pas être choqué, est une stratégie à tenter qui est souvent payante.
Néanmoins, l’ériger, comme beaucoup le font, en principe absolu, pose plusieurs problèmes.

Ça ne marche pas toujours

En effet, avec les trolls (comme avec les enfants d’ailleurs, sans évidemment assimiler les deux !) ignorer la provocation peut avoir deux effets : soit calmer le jeu et désarmorcer la situation, soit pousser le provocateur à aller de plus en plus loin jusqu’à ce que l’on réagisse… et, en attendant, la situation aura largement empiré car de nouvelles limites seront dépassées à chaque stade. C’est ce que décrit très bien Matthias Jambon-Puillet, une des victimes de la « Ligue du LOL » dans son témoignage :

« « Don’t feed the troll », ignorer, ça ne fonctionne pas. Ce qu’ils veulent, c’est une réaction, donc on appuie sur l’accélérateur jusqu’à ce que ça casse… »

C’est aussi ce que constate Flo Marandet, prof d’espagnol et militante féministe dans cet article de Titiou Lecoq pour Slate :

« Elle décide de les ignorer selon l’adage qui veut qu’on ne doit pas nourrir le troll, autrement dit lui accorder la moindre attention. Ça se calme certains jours mais ça finit toujours par redémarrer. Au bout de cinq mois de harcèlement, elle change alors de stratégie et décide de porter plainte. Elle l’annonce sur sa page Facebook. En l’apprenant, les agresseurs franchissent allègrement plusieurs degrés dans l’intimidation pour qu’elle retire sa plainte. D’abord, les menaces redoublent… »

Ensuite, au delà de ces exemples qui pourraient être des exceptions, des chercheurs qui travaillent sur les discours de haine remettent eux aussi en question l’efficacité du « don’t feed the troll ». Susan Benesh, une sociologue américaine spécialiste de l’analyse des violences en ligne et fondatrice du « Dangerous Speech Project » pour le World Policy Institute, mène des recherches sur la propagation des incitations à la violence. Elle a étudié de près les conséquences du “don’t feed the troll” et conclut que ça ne marche pas pour quatre raisons essentielles :
1- Si vous ignorez le troll il ne va pas changer d’attitude pour autant, peut-être avec vous sur la plateforme où vous l’avez ignoré mais il va continuer ailleurs et avec d’autres, aucune étude ne montre que ça fonctionne, c’est juste une maxime.
2- On pense que le discours de haine est produit par des gens que nous pourrions appeler des trolls mais des recherches indiquent que plus de la moitié des messages racistes, misogynes, homophobes… viennent de non-trolls. Et de ce fait, répondre à ces gens qui parlent de temps en temps comme des trolls mais n’en sont pas peut être efficace.
3- Les trolls ne sont pas un groupe homogène qui réagissent tous pareil, une stratégie qui fonctionne pour se défaire d’un troll ou lui “clouer le bec” ne marchera pas forcément avec un autre troll.
4- Enfin, Susan Benesch dit qu’il ne faut pas se focaliser seulement sur celui qui produit le discours de haine mais aussi sur le reste de l’audience, le discours de haine a un impact sur ceux qui le lisent, cela le banalise

Quand ça marche c’est une solution de surface

En effet, ignorer, ne pas répondre, n’est pas une solution de fond. Quand elle marche pour nous, le troll va aussitôt se chercher une ou plusieurs autres victimes et, si personne ne lui dit jamais que ses propos sont inacceptables, il n’a aucune raison de s’arrêter !
Le discours de haine ne vient pas forcément de trolls, mais que ce soit le cas ou non, y répondre par des propos “recadrants”, posés, rappelant les règles, la tolérance, la loi le cas échéant, permet de ne pas laisser ces propos s’exprimer impunément sans réaction. S’il s’agit d’un troll, il sera peu sensible et même probablement provocateur en retour. Un non-troll peut, quant à lui, prendre conscience qu’il a dérapé, ça vaut le coup d’essayer d’autant qu’une étude menée entre 2014 et 2016 par Susan Benesch et Derek Ruths* tend à montrer que cela peut s’avérer efficace. Dans tous les cas notre réponse envoie clairement le message aux lecteurs ― silencieux ou non ― que l’on ne peut pas tenir n’importe quels propos en ligne sans craindre des réactions.

La victime a le droit de s’exprimer et de se défendre

Il est utile de rappeler que la personne victime de propos agressifs, violents, déplacées… a quand même le droit de se défendre et de s’exprimer ! Même s’il peut paraitre plus raisonnable parfois de différer sa réaction, de la réfléchir ou de la retenir, elle n’est pas pour autant illégitime et encore moins interdite. Sinon autant dire carrément que les trolls ont le droit, ou au moins le pouvoir, de tout dire et leurs cibles juste celui de se taire.
Si tout le monde adoptait strictement ces règles, alors il ne reste plus qu’à quitter tous les espaces numériques où ils sévissent…
La victime a pour moi le droit de choisir librement, selon le contexte et son état intérieur, de ne pas réagir ou de réagir. Tant qu’elle reste dans les limites de la loi il n’y a aucune raison de faire pression pour qu’elle se taise.

On l’utilise pour blâmer la victime

Ce qui m’ennuie le plus avec le « don’t feed the trolls » c’est qu’il est largement utilisé pour faire du « victim blaming ». En effet, si on tient cet adage comme étant une ligne de conduite à respecter, alors la victime l’a forcément pas ou mal appliquée et ce qui lui arrive est « un peu de sa faute quand même » !
Il faut savoir que cette réaction spontanée de rendre, au moins un peu, la victime responsable est un biais de pensée universel à combattre. En effet, selon les recherches en psychologie sociale, considérer que la victime a contribué à ce qui lui arrive nous aide à éloigner le sentiment de menace pour nous-mêmes, c’est un réflexe de protection contre l’angoisse que la même chose puisse nous arriver. Pensons donc plutôt à dire à la victime qu’elle n’est pas responsable, surtout si elle se sent coupable d’avoir déclenché l’incident, qu’elle n’a rien à se reprocher et que ce sont bien les trolls qui ont ici un comportement inadmissible.

On l’étend à ne pas parler des trolls

Enfin, on a tendance à étendre le « ne pas nourrir les trolls », donc « ne pas parler aux trolls » à « ne pas parler DES trolls » et cela aussi est à mon sens problématique. Je détaille pourquoi dans ce billet : « Ceux dont on ne doit pas dire le nom…« 

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Vous trouverez dans le manuel d’auto-défense #DompterLesTrolls de nombreux éléments pour pouvoir, selon votre choix résister à la tentation de répondre aux trolls ou savoir comment vous pouvez essayer de répliquer. Vous y trouverez aussi des conseils pour soutenir les victimes avec bienveillance et efficacité.

* BENESH Susan, RUTHS Derek et al., Considerations for Successful Counterspeech, 2016 : (en anglais)
Réflexions sur des formes de contre-discours efficaces (description et résultats en français)

Image : Pixabay CCO Public Domain