« Quand est-ce qu’on la gode au fer rouge ? » n’est pas un appel au viol…

Après réflexion, même si j’ai choisi de ne pas témoigner directement dans mon livre de cette affaire, j’ai décidé de raconter ici ce qui s’est passé pour moi suite à un dépôt de plainte pour « appel au viol » sur Twitter. 

Rappel des faits

Le 1er juillet 2016 j’assistais dans le cadre de mes fonctions syndicales au colloque de la Classe Inversée (CI) et comme le hashtag du colloque était pollué par de nombreux opposants à cette approche pédagogique différente j’ai commis parmi d’autres ce tweet très légèrement provocateur/moqueur : 

Une dizaine de jours auparavant j’avais essuyé mon premier raid numérique avec comme cri de ralliement #TaGueule2Vanssay mais, malgré cette expérience fort désagréable que je ne souhaite à personne, j’avais décidé de continuer à m’exprimer comme bon me semble sur Twitter dans les limites de la loi et de mon éthique personnelle.

Je commets donc ce tweet, assez anodin somme toute, qui a été repris en capture d’écran et donc diffusé à mes détracteurs que j’avais bloqués en masse suite au raid des jours précédents. En passant, n’oublions pas le rôle central de ceux qui jettent en pâture des tweets en capture d’écran à leurs followers en les laissant se charger du “sale boulot” (insultes, menaces, harcèlement…).

Voici donc la diffusion : 

Je précise, même si ça ne change rien sur le fond, que ce collègue n’était pas visé par mon tweet. En effet je faisais allusion à un inspecteur du primaire qui avait écrit plusieurs billets contre la Classe inversée et qui, invité au colloque pour débattre, avait décliné l’offre… bref ! 
Cet inspecteur m’a d’ailleurs adressé un message de soutien suite au tweet de @Kripure.

C’est en réponse à un retweet de cette diffusion qu’a été alors posté le message suivant par @Kripure avec lequel je n’avais jamais échangé ni IRL ni sur Twitter et que j’avais bloqué suite à quelques tweets insultants de sa part à mon encontre : 

Ce tweet a été effacé depuis et le compte émetteur supprimé.

Stupéfaction, nombreuses réactions de soutien… puis sont venus les excuses de @Kripure qui a compris qu’il avait dépassé les bornes… mais qui dit quand même que je “pousse les gens à bout” ! 

(ordre antéchronologique)

Il m’a semblé que je ne pouvais pas laisser passer ça, j’ai donc décidé de porter plainte…

Parcours judiciaire, 3 ans c’est long ! 

Ce que je vais décrire ici, sont les éléments de la procédure tels que les ai compris, il est possible que certains aspects m’aient échappé. 

J’ai donc déposé plainte le lundi suivant, le 4 juillet 2016, pour “appel au viol” ce qui a été formulé par l’agent de police dans le procès verbal en “menaces de crime” le contenu du tweet étant qualifié “d’écrits menaçant mon intégrité physique”. L’infraction figurant sur le récépissé est “Menace de crime contre les personnes matérialisées par écrit, image ou autre objet”. C’est évidemment la partie du tweet “…mais quand est-ce qu’on la gode au fer rouge ?” qui a motivé ma décision de porter plainte. Le reste du tweet, certes insultant, faisant déjà partie à l’époque d’un flot de messages du même acabit que je reçois encore aujourd’hui très régulièrement…

Ce genre de délit est prescrit au bout de 3 mois et le fait de porter plainte ne suspend pas ce délai. Si mon avocate ne me l’avait pas expliqué je n’aurais pas su qu’il fallait me constituer partie civile et si je ne l’avais pas fait dans les temps, ma plainte aurait été classée sans suite.

La constitution de partie civile visait explicitement des “faits de diffamation publique envers particulier” (art 29 al 1 loi 29 juillet 1881) et surtout “la provocation non suivie d’effet à commettre un crime” (art 24 et 24-1 loi 29 juillet 1881).

Pour que l’affaire puisse être instruite il fallait que je prouve l’existence du tweet menaçant de @Kripure, une simple capture d’écran étant suffisante pour déposer plainte mais pas pour faire office de preuve. Il faut donc faire appel à un huissier de justice qui établit un constat, ce qui a évidemment un coût. Dans mon cas, le tweet de @Kripure ayant été effacé et son compte Twitter fermé, ce constat a été établi à partir des réactions au tweet incriminé, suffisamment claires et nombreuses pour en attester la réalité. Ce constat comporte 25 pages et recense plus de 130 tweets, dont certains aujourd’hui effacés par leurs auteurs d’ailleurs…

En septembre 2016 je reçois une ordonnance d’irrecevabilité partielle qui stipule que ma plainte pour “faits de provocation directe à commettre une atteinte contre la personne” est irrecevable car l’action publique pour ce type de fait ne peut être mise en mouvement que par le ministère public, donc le procureur de la république si je comprends bien. Je n’ai aucune autre justification indiquée, et j’avais cru comprendre à l’époque que je pourrais obtenir une requalification mais en fait non. 

J’ignore pourquoi ce tweet n’a pas été considéré comme un “appel au viol” donc une “provocation directe à commettre une atteinte contre la personne”, c’est pourtant ce qu’il dit objectivement, ce que j’ai ressenti et ce qui m’a conduit à déposer plainte. 

Il ne restait plus que la partie “diffamation et atteinte à l’honneur” et ce n’est que bien plus tard que j’ai appris que ce genre d’affaire est très difficile à gagner. C’est donc malgré tout confiante que j’ai attendu l’audience fixée pour novembre 2019…

Du côté de @Kripure il y a eu convocation au commissariat, rappel à la loi, convocation par le juge d’instruction et mise en examen pour avoir porté des allégations ou imputations d’un fait portant atteinte à mon honneur ou à ma considération.

Je suis désolée de détailler ainsi cette chronologie fastidieuse des étapes, mais il y a ici, même si je n’en comprends pas la raison profonde (probablement judiciaire et administrative en grande partie), ce qui a évacué purement et simplement la raison pour laquelle j’avais décidé de porter plainte. 

Mon procès sur Twitter

Bien avant l’audience, mes détracteurs soutiens de @Kripure s’en sont donné à coeur joie pour me mettre en accusation et me reprocher d’avoir osé porter plainte en allant au bout de la procédure.

En effet, selon eux j’aurais dû avoir la décence de faire une dépression : 

J’ai instrumentalisé cette histoire à mon avantage…

Sur le site Ludus, dans la rubrique “pédagodiches”, il y a un billet intitulé “Analyse d’une instrumentalisation” qui expose longuement comment j’ai “tiré avantage” du tweet d’appel au viol de @Kripure à des fins personnelles et syndicales.

 …et je donne l’impression de me complaire dans une « jouissance victimaire », probablement parce que je refuse de me laisser faire sans réagir !?  

Soit dit en passant, j’ai été très surprise que l’auteur de ce tweet connaisse et diffuse le moment de l’audience qui n’a été notifié qu’à @Kripure et moi via nos avocats respectifs…

Il y a aussi eu cette savoureuse précision…

J’arrête là la démonstration, il y en a eu plein d’autres, avec des périodes calmes, d’autres plus rudes ou carrément pénibles mais il reste hors de question pour moi de plier et de quitter Twitter ou de cesser de m’y exprimer comme je l’entends.

Il y a aussi eu des accusations concernant mon livre “Dompter les trolls” que j’aurais écrit par vengeance, pour “me faire mousser”… alors que je n’y parle absolument pas de cette affaire. 

L’audience

Elle a eu lieu le 4 octobre 2019 au Tribunal de Grande Instance de Paris. Je raconterai en détails dans un second article comment s’est passé cette audience, les arguments utilisés par la défense et mon ressenti.

Je précise donc juste rapidement ces quelques points : 

  • @Kripure n’était pas présent  
  • J’ai pu m’exprimer, les questions des magistrats étaient pertinentes et je me suis sentie écoutée.
  • Le ministère public a déclaré à la fin de l’audience que pour lui il n’y avait pas imputation d’un fait précis et donc pas de diffamation, cet avis rend très probable une relaxe pure et simple de @Kripure.
  • Néanmoins le dossier va être étudié par les magistrats et la décision peut être autre, elle sera connue le 19 décembre 2019, jour où je publierai ce billet. 
  • J’ai décidé si je touche des dommages et intérêts de donner intégralement la somme reçue à l’association de la Classe Inversée.

À l’heure où je rédige ce billet je ne connais pas encore la décision de justice qui sera rendue dans quelques jours. J’ajouterai donc le jour même, avant publication la décision telle qu’elle m’aura été communiquée par mon avocate, puis, quand j’aurai le jugement écrit (cela peut prendre un peu de temps apparemment) je publierai de façon détaillée ce qui s’est joué pendant l’audience et comment j’ai vécu ce moment. Vous pourrez constater que certains arguments de la défense ont été pour le moins… surprenants !  

Quelle que soit la décision de justice au final je n’ai aucun regret d’avoir porté plainte et mené cette démarche jusqu’au bout. Si c’était à refaire je le referai et je n’exclus pas de faire à nouveau appel à la justice si j’en ressens la nécessité. 

C’est long, coûteux, éprouvant, on risque d’être très déçu mais si on en a la force, je pense qu’il est important de le faire ! 

Le verdict

Sans grande surprise, je suis déboutée de toutes mes demandes donc pas de condamnation, même symbolique, et bien sûr pas de dommages et intérêts… Fort heureusement @Kripure aussi est débouté de sa demande, il voulait en effet que je lui rembourse ses frais d’avocat !

Pour ne pas conclure

Je sais très bien que ce billet m’expose à nouveau à du harcèlement sur Twitter… le fait que je témoigne, que je refuse de taire pudiquement ce que quelques enseignants s’autorisent sur Twitter à mon encontre me sera encore reproché et sera interprété comme étant de la provocation, de l’instrumentalisation ou de la “jouissance victimaire”, tant pis, mes détracteurs peuvent penser de moi ce qu’ils veulent et ils ne s’en privent pas ! Je ne prétend pas que cela ne n’atteint pas, c’est évidemment blessant et déstabilisant, mais je ne peux pas les en empêcher donc il faut que je fasse avec. Ce qui est certain c’est qu’ils ne me feront pas plier et au fond ils ne disent rien de moi mais beaucoup d’eux !

Dans ce genre de situation, blâmer la victime est une méthode typique des harceleurs pour minimiser les choses et garder le beau rôle. Ils osent excuser l’inexcusable tout en essayant de salir mes intentions et de me faire passer pour une méchante manipulatrice perverse. Je parie qu’ils ne vont pas pouvoir s’empêcher d’en faire, une fois de plus, l’éclatante démonstration.

Je refuse le rôle de victime qui consisterait à me taire, laisser faire, attendre que ça passe et qu’ils se lassent. Je préfère agir : parler, montrer ce qui se passe, porter plainte, écrire un livre, essayer d’être utile à d’autres… c’est MA décision, j’en assume toutes les conséquences et vous donne rendez-vous pour la suite dans ce second billet !  

Photo de Jan Kopřiva provenant de Pexels